Tischgespräche
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Germaine de Staël-Holstein

La Capitale rebatie - que pour les plaisirs et l'industrie?

Berlin est une grand ville dont les rues sont très larges, parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l'ensemble régulier: mais comme il n'y a pas longtemps qu'elle est rebatie, on n'y voit voit rien qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n'est gêné par l'ancien an aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de n'être pas embarassé par des ruines? Je sens que j'aimerais en Amérique les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y parlent assez à l'âme pour qu'on y ait pas besoin de souvenirs; mais sur notre vielle terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute moderne, quelque belle qu'elle soit, ne fait pas une impressions assez sérieuse; on n'y aperçoit point l'empreinte de l'histoire du pays, ni du caractère de ses habitants, et ces magnifiques demeures nouvellement construites ne semblent destinées qu'aux rassemblement commodes des plaisirs et de l'industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les édifices et les institutions y ont âge d'homme, et rien de plus, parce qu'un homme seul en est l'auteur. ...
Aucun spectacle en Allemagne n'égalait celui de Berlin. Cette ville, étant au centre du nord de l'Allemagne, peut être considérée comme le foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans les dîners d'hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s'astreint point à la séparation de rang si nuisible à l'Allemagne, et l'on sait rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange ne s'étend pas encore néanmoins jusqu'à la société de femmes: il en est quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d'elles tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste de l'Allemagne, la société des femmes n'est pas bien amalgamée avec celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France, consiste dans l'art de concilier parfaitement les avantages que l'esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu'entre eux; l'état militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de ne pas se gêner pour les femmes.

(Extrait de: Madame de Staël, De l'Allemagne, London 1813, chapitre XV: Berlin)

1mars 2001

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